Polisario : au bord du précipice ? Par Hamoud Ghaillani
À moins de trois mois d’un nouveau rendez-vous du Conseil de sécurité consacré au Sahara occidental, le Front Polisario donne l’image paradoxale d’une organisation confrontée à l’un des tournants les plus importants de son histoire, mais qui semble avoir perdu une grande partie de sa capacité d’initiative. Entre crise générationnelle, recul diplomatique, erreurs de positionnement et émergence de nouvelles voix sahraouies, le prochain congrès pourrait être décisif.
Il reste moins de trois mois avant que le Conseil de sécurité des Nations unies ne se penche à nouveau sur la question du Sahara occidental. La résolution 2797 a ouvert une phase décisive et, à toute autre époque, elle aurait provoqué au sein
du Front Polisario une avalanche de déclarations, de communiqués et de mobilisations.
Pourtant, aujourd’hui, le silence est assourdissant.
L’organisation qui, pendant des décennies, a su maintenir vivante la cause indépendantiste semble désormais paralysée. La question est inévitable : que se passe-t-il au sein du Polisario ? A-t-il perdu sa capacité d’initiative précisément au moment où il en a le plus besoin ?
Une génération politique qui a disparu
L’une des clés réside dans le renouvellement générationnel.
Il fut un temps où des figures comme Ahmed Boukhari, Mhamed Khadad ou Mahfoud Ali Beiba n’étaient pas de simples porte-parole. C’étaient des dirigeants capables de produire une pensée politique, d’interpréter les transformations
internationales et de construire un discours qui trouvait ensuite un écho auprès des diplomates et des médias.
Cette génération a disparu et, avec elle, une grande partie de la capacité du mouvement à renouveler ses arguments.
La structure demeure, mais trop de ses dirigeants occupent les mêmes fonctions depuis des décennies et répètent un discours conçu pour un monde qui n’existe plus.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans l’âge de ses dirigeants. Il tient surtout à l’absence d’idées nouvelles, de leadership renouvelé et de capacité à imaginer des scénarios différents de ceux hérités de la Guerre froide.
La bataille médiatique perdue
Le résultat est également visible sur le terrain
médiatique.
Le Polisario a perdu une grande partie de l’initiative dont il disposait pendant des décennies. En Espagne, l’un de ses principaux espaces d’influence, ses représentations semblent désormais se limiter à des activités humanitaires et sociales — collecte de denrées alimentaires, prise en charge de malades, loisirs pour les enfants et quelques autres initiatives — tandis que l’espace politique est occupé par des voix officieuses qui confondent la défense de la cause sahraouie avec les affrontements partisans de la politique espagnole.
Il s’agit d’une stratégie contre-productive.
La cause sahraouie a construit en Espagne, pendant un demi-siècle, un véritable patrimoine de solidarité qui n’est pas né spontanément. Il est, dans une large mesure, le fruit de l’engagement des forces progressistes et, tout particulièrement, de nombreux militants et
responsables du PSOE.
Des divergences avec un gouvernement socialiste peuvent exister. Elles ont déjà existé.
En 1985, après les attaques du Polisario contre un navire de pêche et un bâtiment de la Marine espagnole, le gouvernement de Felipe González ferma les bureaux du mouvement à Madrid et rompit ses relations avec lui.
Cette crise finit par être surmontée, et Ahmed Boukhari ainsi que Mahfoud Ali Beiba jouèrent un rôle important dans la réconciliation qui suivit.
La différence est qu’à cette époque, il existait des dirigeants capables de distinguer une crise conjoncturelle d’une rupture stratégique.
Aujourd’hui, cette capacité semble beaucoup plus limitée. Suspendre unilatéralement la communication et les contacts avec Madrid constitue une décision politiquement maladroite.
Une politique extérieure sans boussole
La confusion croissante du Polisario dans la politique espagnole constitue l’un des symptômes de cette perte d’orientation.
Son rapprochement circonstanciel avec certains secteurs de la droite la plus radicale, tandis que certaines voix s’alignent parallèlement sur les positions les plus extrêmes de la gauche, révèle une difficulté préoccupante à distinguer les alliés de circonstance des espaces politiques au sein desquels la cause sahraouie a historiquement construit sa principale base de soutien.
La réaction aux récents événements de Ceuta l’a de nouveau démontré.
Alors que certains commentateurs et figures de l’extrême droite découvrent aujourd’hui une sympathie tardive pour les Sahraouis, le Polisario devrait se demander ce qu’il reste de ce réseau
de solidarité qui, pendant des décennies, a soutenu sa cause en Espagne.
Ce serait une erreur historique de dilapider un demi-siècle d’identité politique au profit d’alliances opportunistes avec ceux qui ne partagent avec lui que leur opposition au gouvernement.
La droite n’a pas dans son ADN la solidarité avec le tiers-monde ; prétendre le contraire relève de la naïveté, non d’une stratégie.
Le facteur américain
À cette désorientation et à cette lecture erronée de la politique espagnole concernant le Sahara s’ajoute un contexte international de plus en plus complexe.
L’initiative législative présentée aux États-Unis visant à ouvrir la voie à des sanctions contre le Polisario dans l’hypothèse où une coopération
avec des organisations terroristes liées à l’Iran serait établie ne constitue ni une désignation officielle ni une sanction effective.
Mais elle représente un avertissement politique que le mouvement ne devrait pas ignorer.
Pendant des décennies, le conflit du Sahara a été considéré avant tout comme une question politique et territoriale. Toute tentative de placer le Polisario sur le terrain sécuritaire et de l’associer à des réseaux liés à l’Iran modifierait radicalement cette perception et pourrait entraîner des conséquences beaucoup plus graves qu’une simple défaite diplomatique.
Un congrès qui pourrait décider de l’avenir
Tout cela transforme le prochain XVIIe Congrès du Polisario en bien davantage qu’un simple rendez-vous destiné à renouveler les postes de
responsabilité.
La question centrale ne sera pas uniquement de savoir qui occupera le Secrétariat général. Elle sera de déterminer si le mouvement est capable d’engager un véritable renouvellement politique.
Brahim Ghali appartient à cette même génération qui occupe depuis des décennies les principales responsabilités. Et la mort de Lehhbib Abdelaziz a privé le mouvement de l’une des personnalités qui auraient pu incarner un futur renouvellement.
Mais la question de la succession dépasse largement celle des personnes.
Le Polisario doit décider s’il continuera simplement à administrer un héritage politique vieux d’un demi-siècle ou s’il est prêt à ouvrir un nouveau cycle.
Une partie du mouvement reste attachée à une ligne dure et considère toute rectification comme une renonciation. Une autre partie,
encore minoritaire, commence à comprendre que le contexte international a changé et que maintenir indéfiniment l’indépendance comme unique issue possible ne constitue pas, à lui seul, une stratégie.
Le MSP et la question du pluralisme sahraoui
C’est dans ce contexte qu’apparaît le Mouvement sahraoui pour la paix (MSP), né il y a six ans au sein même de l’ancien mouvement armé.
Il propose une issue politique fondée sur le dialogue et sur la possibilité de donner une place aux différentes voix sahraouies.
Mais les dirigeants du Polisario le perçoivent comme une menace : ils craignent que l’ouverture du débat ne réduise leur pouvoir et ne fasse émerger des questions dérangeantes.
Le MSP ne cherche pas à effacer l’histoire du
Polisario, mais à empêcher que cette histoire ne serve de justification à un contrôle indéfini de la représentation sahraouie.
Un geste simple permettrait au Polisario de démontrer qu’il a compris la nouvelle époque : inviter une délégation du MSP à son XVIIe Congrès.
Cela ne résoudrait pas le conflit et n’effacerait pas les divergences, mais enverrait un message essentiel : aucune organisation ne peut s’arroger indéfiniment la représentation exclusive d’un peuple.
Ce signal serait adressé aux Sahraouis, mais également à la communauté internationale.
Trois générations dans l’attente
Surtout, il parviendrait aux réfugiés de Tindouf.
Trois générations ont grandi dans les camps sans que la stratégie suivie ait permis de rapprocher
l’objectif de l’indépendance.
On ne peut demander davantage de sacrifices, davantage d’attente ni davantage de sang.
C’est précisément à ce moment que le Mouvement sahraoui pour la paix (MSP) pourrait, modestement, jouer un rôle nouveau. Face au risque de voir le Polisario progressivement entraîné sur le terrain sécuritaire international et, à terme, confronté à des initiatives visant son éventuelle inscription sur des listes d’organisations terroristes, le MSP pourrait contribuer à défendre une autre perspective : celle d’un mouvement sahraoui qui accepte de se réformer et de privilégier définitivement la voie politique.
Une telle démarche supposerait toutefois une évolution en profondeur : la fin de la logique du parti unique, l’acceptation du pluralisme politique sahraoui et la prise en considération des propositions portées par les nouvelles forces
politiques sahraouies en faveur d’un règlement du conflit.
Le MSP pourrait ainsi contribuer à éviter un scénario d’isolement plus grave du Polisario, non en cautionnant son monopole de représentation, mais en l’encourageant à entrer dans une nouvelle étape fondée sur le dialogue, le pluralisme et la recherche d’un compromis.
La question n’est plus de savoir combien de temps le conflit peut encore durer, mais comment éviter qu’une quatrième génération ne paie le prix d’une stratégie épuisée.
Le Polisario conserve des structures et des soutiens, mais préserver une organisation ne signifie pas nécessairement préserver sa légitimité, et encore moins sa capacité à décider de l’avenir.
Pour de nombreux observateurs, le prochain débat du Conseil de sécurité pourrait marquer le début d’une nouvelle étape.
Si le Polisario arrive à ce rendez-vous sans initiative, sans renouvellement politique, sans stratégie adaptée au nouveau contexte et sans réponses pour ses propres réfugiés, son problème ne se limitera plus à une perte d’influence.
Il courra le risque de se retrouver prisonnier d’un passé qu’il refuse d’abandonner et d’un avenir auquel il n’a pas su se préparer.
Le MSP a déjà tendu la main.
Il appartient désormais au Polisario de décider s’il souhaite continuer à défendre le monopole de la représentation ou accepter enfin que l’avenir du peuple sahraoui exige quelque chose qui lui a été refusé pendant trop longtemps : le pluralisme, le dialogue et la possibilité de choisir entre les différentes alternatives politiques existantes.
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